Nous avons
souvent parlé dans La Revue de I’Au-Delà de Line de Courssou et
de son action en Afrique. « Séjournant » à nouveau en France pour
quelques mois, il nous a paru tout naturel de la rencontrer pour faire
le point avec elle.
Pour ceux qui ne
la connaissent pas ou qui n’ont pas lu l’entretien qu’elle nous avait
déjà donné (publié en septembre 1998), il faut rappeler qu’elle a
beaucoup voyagé à travers le monde. En suivant son mai dans les
ambassades (Cambodge, Côte d’Ivoire, Chili, Ethiopie, etc.), elle a
souvent été confrontée à la misère, à l’ignorance et à tous ces drames
que génèrent la guerre. Au Cambodge, elle a travaillé activement à
l’adoption des orphelins handicapés. A Abidjan (Côte d’Ivoire), elle est
à l’origine de I’Oasis, une institution qui reçoit des bébés et des
enfants sidéens ainsi que leurs parents. Sans parler d’un Centre de la
promotion féminine où l’on donne des cours d’alphabétisation et de
formation contre le sida.
Sa citation
favorite, presque une devise, elle l’emprunte à Goethe: Nul ne s’est
jamais perdu dans le droit chemin. A 73 ans, elle poursuit sa route et a
donc entrepris avec le dynamisme que tout le monde lui reconnaît une
croisade contre cette maladie affreuse que constitue le Buruli, le sujet
de cet entretien. Merci à tous ceux qui l’ont aidée et qui comprendront
sans doute encore mieux le bien-fondé de leur soutien.
Nous sommes
heureux de vous revoir en France et de pouvoir parler avec vous de
l’action engagée contre cette terrible maladie: l’ulcère de Buruli. Une
question se pose tout de suite: Comment avez-vous été amenée au centre de
Zouan-Hounien, où l’on soigne cette terrible maladie?
L. de C.
Nous avions rencontré, mon
mari et moi, en octobre 2000, le père Marc qui est le directeur de ce
centre spécialisé dans le traitement de l’ulcère de Buruli. A l’époque,
j’étais toujours à l’Oasis d’Abidjan, avec les petites soeurs de mère
Teresa, où l’on soigne les sidéens. Ces malades ont généralement d’énormes
plaies que nous soignons avec de l’argile. Le père Marc nous ayant demandé
si nous avions des résultats, nous lui avons répondu positivement, mais
malheureusement avec la restriction que nos malades meurent avant que
leurs plaies soient complètement cicatrisées. C’est alors qu’il nous a
proposé d’essayer notre traitement sur les malades atteints de l’ulcère de
Buruli. Assez ignorante de cette maladie, il nous a montré des photos de
malades où effectivement les plaies étaient assez similaires à celles que
nous avions l’habitude de soigner.
J’ai donc
accepté sa proposition, mais sur un malentendu, parce que je croyais que
le centre dont j’avais mal entendu le nom se trouvait dans un quartier
d’Abidjan. Quand j’ai réalisé qu’il se trouvait, en fait, à la frontière
du Liberia, en pleine brousse à 700 km et qu’il s’agissait d’une véritable
expédition, mon enthousiasme a subitement décru... Et puis, nous sommes
rentrés en France.
Quand nous
sommes revenus en janvier 2001, les petites soeurs m’ont rappelé que le
père m’attendait et qu’il se demandait si j’étais vraiment une personne
sur qui on pouvait compter... Elles l’ont rassuré et quand je l’ai donc
rencontré, il m’a rappelé ma promesse. Nous sommes partis là-bas avec de
l’argile de l’Oasis pour faire un test pendant une dizaine de jours.
Quelle situation
avez-vous trouvé là-bas?
L. de C.
L’hôpital existait
depuis cinq ans et avait été créé par les pères pour soigner les gens
atteints par cette maladie (dite par la population celle du manioc
pourri!) qui dans leur village restaient sans soins. Comme leurs
traitements n’étaient pas efficaces, ils se sont renseignés et ont
découvert qu’il s’agissait de l’ulcère de Buruli. C’est atroce, mais il
faut le dire, pour soigner les enfants (ce sont eux le plus souvent
atteints), on prélevait la pourriture des chairs au couteau, sans
anesthésie. Une véritable horreur! Par la suite, un médecin italien est
intervenu: il « nettoyait », lui aussi, les plaies après avoir endormi les
enfants, et faisait ensuite, quand c’était possible, des greffes.
Comment avez-vous
procédé?
L. de C.
On m’a donné les malades les
plus atteints. J’ai failli m’évanouir en les voyant et je me demandais
avec angoisse ce que j’allais pouvoir tenter de faire pour eux. Le premier
que j’ai soigné avait une main en état de décomposition. Je l’ai
recouverte complètement d’agile et le lendemain, à ma grande surprise, sa
main allait déjà beaucoup mieux. L’argile enlève très vite la
surinfection, la purulence. J’ai continué à soigner mes cinq malades avec
plusieurs pansements par jour et j’ai constaté qu’au fil des jours les
plaies se nettoyaient. Au bout de huit jours, le doute n’était plus
possible, puisqu’on pouvait constater que certaines plaies commençaient
même à cicatriser. Tout le monde voulait devant ces résultats que nous
continuions, mais nous n’avions plus d’argile et celle que nous pouvions
acheter sur place était beaucoup trop chère. Nous sommes repartis en
France et avons rapporté 4 tonnes d’argile.
De quelle argile
s’agit-il?
L. de C.
Nous utilisons
l’illite verte qui est extraite dans la région de Meaux. II existe aussi
une autre sorte, la montmorillonite qui provient, comme son nom le
rappelle, de Montmorillon dans le sud de la France, mais qui n’a pas les
mêmes propriétés. D’après mon expérience, la première est absorbante,
nettoie, la seconde est plus régénérante.
Qu’avez-vous fait
de vos 4 tonnes?
L. de C.
Nous pouvions voir, dès
lors, les choses en grand et traiter tous les autres malades de l’hôpital
atteints de cette maladie. II faut ajouter qu’avec l’argile, les enfants
n’avaient plus peur de se faire soigner et venaient plus facilement.
L’infirmière Bernadette qui avait vécu les soins précédents ne cachait pas
sa joie de cet immense progrès.
Les pères
avaient fait installer de grands bacs à eau. Car il faut non seulement
mettre l’argile mais aussi l’enlever régulièrement.
Je crois
que l’eau est très importante et que l’efficacité du traitement en dépend.
L’argile toute seule ne fait rien du tout. Mais si on met l’eau à égalité
avec l’argile, elle recombine ses atomes et elle devient active. Nous
faisons des recherches avec mon fils Thierry pour essayer de comprendre le
phénomène.
Nous avons
eu aussi des déceptions, parce que c’est un travail très dur: on est
toujours sale et dans la puanteur... Mais le résultat a été phénoménal par
rapport à ce qui se passait avant.
Combien
aviez-vous de personnes à soigner?
L. de C.
Nous avions 100 personnes
qui étaient sur place à l’hôpital et 40 qui venaient de l’extérieur.
C’était vraiment beaucoup, car cela s’était su; de plus nous avions tous
les vieux malades qui n’avaient jamais guéri vraiment et qui avaient des
récidives partout sur le corps.
Maintenant,
nous n’avons plus que 70 malades.
Avez-vous
constaté des réticences concernant le traitement?
L. de C.
Oui... parmi les membres de
l’équipe soignante. Certains avaient pris goût au bistouri, évidemment
plus rémunérateur... et il y a eu parfois des dérapages. Nous avons eu
aussi un médecin qui durant une de nos absences a arrêté complètement les
traitements à l’argile, celui-ci n’étant pas homologué officiellement.
Avez-vous eu des
cas de rémission complète?
L. de C.
Oui, bien sûr. Nous avons
certains malades qui sont partis depuis un an et qui ne sont jamais
revenus. Les délais de guérison sont variables: lorsque la maladie a été
détectée rapidement, il faut compter 3 mois. Pour un malade plus ancien, 4
ou 5 mois, et pour un vieux malade, le délai peut aller d’un mois à 6 mois
et parfois plus.
Devant ces
résultats, et dans l’intention de pouvoir intervenir un jour sur le plan
de l’OMS, nous avons créé un laboratoire pour pouvoir faire un peu de
recherche. Je m’étais rendu compte que si nous intervenions au début de la
maladie, c’était beaucoup plus facile à guérir que les récidives qui
peuvent se manifester partout sur le corps. Nous nous sommes heurtés à un
problème: celui de conserver notre laborantin. Comme nous sommes en
brousse, les jeunes ne veulent pas rester et quand ils partent, ils n’ont
pas toujours les mains vides, certains instruments disparaissent...
Revenons un instant sur l’argile. Allez-vous continuer à l’importer?
L. de C.
J’espère que non. Nous
allons sans doute arriver à utiliser de l’argile extraite sur place, mais
nous le ferons dans un stade ultérieur.
Notre
premier objectif était de pouvoir présenter à l’OMS (Organisation Mondiale
de la Santé) un dossier avec nos résultats dans l’espoir de les voir
entérinés. En effet, dans cette nouvelle perspective, nos médecins ne
craindraient plus d’engager leur responsabilité et resteraient à
l’hôpital, car le traitement à l’argile n’est pas reconnu par la faculté,
ce qui nous met en porte-à-faux.
Après votre retour en France en février dernier, vous avez réussi à
présenter un dossier à I’OMS. Comment avez-vous procédé car cela doit être
assez difficile, surtout que vous n’êtes pas médecin?
L. de C.
Dès que le père Marc m’avait
parlé de l’ulcère de Buruli, j’avais profité de mon séjour en France pour
me renseigner à l’OMS sur cette terrible maladie. Et en mars 2001, nous
avons pu en tant qu’observateurs, assister aux travaux de la conférence
sur cette maladie et prendre des contacts avec plusieurs professeurs. On
nous a recommandé d’aller voir soeur Julia au Bénin qui soigne les malades
du Buruli, ce que nous avons fait à notre retour. Nous avons visité
également deux autres centres spécialisés dans cette maladie.
Pour
préparer notre dossier nous avons apporté avec nous ordinateur et appareil
photo numérique pour établir un dossier solide présentable sur écran en
conférence. Comme par hasard (merci les anges, une fois de plus) nous
avons trouvé sur place une jeune femme qui a pu nous initier au
fonctionnement de ces appareils dont nous ignorions presque tout. Ce qui
nous a permis au cours d’un séjour rapide de présenter déjà des photos à
plusieurs professeurs qui se sont montrés intéressés, sans bien sûr
prendre position sur la valeur du traitement. Aucun, en tout cas, ne nous
a mis de bâtons dans les roues, bien que le traitement ne soit pas
autorisé, seule la chirurgie étant permise... Plus tard, notre dossier de
présentation du traitement avec l’argile a été accepté à l’OMS, alors que
plusieurs autres présentés par des professeurs avaient été refusés (encore
les anges!).
Quand la
réunion du groupe consultatif spécial de l’OMS sur l’ulcère de Buruli
s’est tenue le 14 mars dernier à Genève, nous avons eu la chance que notre
commission soit présidée par un professeur français que nous avions déjà
rencontré en France et qui a même accepté d’en être aussi le rapporteur.
Son soutien a été, on s’en doute, déterminant dans les discussions qui ont
suivi.
De telle
façon que nous attendons aujourd’hui avec impatience le rapport de l’OMS.
Celui-ci devrait, compte tenu de ce qui a été dit, proposer la mise en
place de 3 sites expérimentaux dont Zouan-Hounien, avec des protocoles
très précis sur des traitements à base d’argile. Leurs résultats seraient
comparés, au bout d’un an, à un site ayant appliqué le traitement
traditionnel.
Ce
qui signifierait que...
L. de C.
Ce qui signifierait
qu’officiellement Zouan-Hounien ne travaillerait qu’avec de l’argile, les
chirurgiens n’intervenant plus que pour les grosses plaies nécessitant des
greffes. Si les tests sont considérés comme probants, l’OMS recommandera
ce traitement dans tous les pays concernés, c’est-à-dire la plupart des
pays de la ceinture tropicale.
Retournerez-vous bientôt là-bas?
L. de C.
Nous attendons le compte
rendu de la réunion de l’OMS. Et puis il nous faut aussi trouver de
l’argent, car l’OMS ne nous apportera aucun financement. Il nous faudrait
dans les trois centres deux infirmières et un biologiste qu’il faudra
payer. Il est indispensable que les choses soient faites avec rigueur,
afin d’éviter les dérapages que nous avons déjà connus.
Peut-on faire quelque chose pour vous?
L. de C.
Prier. Prier pour que les
anges ne m’abandonnent pas. Tous les soirs je demande au Seigneur, après
l’avoir remercié pour tout ce qu’il m’a donné de ne pas m’abandonner. Sans
l’aide de l’au-delà, on n’est rien.
Oui, il
faut prier pour eux, les bénir pour qu’ils puissent avancer.
Vous avez eu vraiment l’impression d’être aidée?
L. de C.
Sans arrêt. Devant tant de
détresse, que faire? Je ne suis pas une « super femme ». J’ai déjà quatre
anges matérialisés: (1) Gérard, mon mari, qui ne me quitte pas (2)
Thierry, un de mes fils, qui réalise toute la partie technique et
informatique, malgré son travail (3 et 4) Jean-Marie et Sylvie toujours
prêts à aider dans l’urgence. C’est bon de savoir que l’on peut compter
sur sa famille et ses amis.
Les autres
anges se matérialisent de différentes façons, toujours surprenantes mais
efficaces. Cela peut être un mot, une idée, une direction que l’on me
souffle, toujours quand j’en ai un urgent besoin; ils m’étonnent toujours
et encore et encore, leur présence est si proche que je peux sentir leur
souffle.
Est-ce que vous envisagez de faire des conférences pour faire connaître ce
problème?
L. de C.
Oui, certainement, mais en
Afrique, parce qu’ils sont touchés directement. En Europe, on sent bien
qu’il est difficile d’intéresser les gens à une cause qui n’est pas censée
les concerner. En Espagne, pourtant, ils sont arrivés à de bons résultats,
mais en dramatisant, ce qui n’a pas l’agrément de l’OMS.
Comment voyez-vous les prochains mois?
L. de C.
Nous attendons, bien sûr,
comme je l’ai déjà dit, le rapport de l’OMS qui est déterminant.
Comme il
nous faut beaucoup d’argent, nous avons le projet de solliciter plusieurs
grandes sociétés afin qu’elles puissent prendre en charge soit une partie
du personnel soit des frais que nous aurons à supporter dans les trois
sites. C’est une lourde charge. Nous ne savons pas encore très bien
comment nous ferons face, mais nous avons confiance.
Que
ressentez-vous après tant de pérégrinations et de travaux?
L. de C.
Je fais ce que je crois
devoir faire mais la tâche est immense et les choses n’avancent pas bien
vite. Les mentalités n’évoluent pas aussi rapidement que l’on
souhaiterait. Pour l’instant, nous soufflons un peu. Puis, nous
repartirons. Les conditions de vie sont certes un peu spartiates en
Afrique, mais nous sommes tellement occupés que nous n’avons pas le temps
de penser à ces considérations. Quand je vis là-bas dans des conditions
précaires, c’est vrai, je crois finalement que je suis plus près de
moi-même.
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